Le nouvel an dans l'univers du thé japonais

Au Japon, on dit que le nouvel an du thé a lieu en novembre et non le 1er janvier. Cela s’explique par la saisonnalité des feuilles de thé et plus particulièrement de celles du tencha à l’origine du matcha. Si les premières récoltes de sencha en mai (shincha) dégagent une grande fraîcheur, un parfum intense, et sont au plus haut de leur qualité ce mois-là, le tencha à l’origine du matcha, lui, est traité différemment. Après la récolte et la cuisson, on scelle les feuilles dans une petite boîte à thé en forme de jarre appelée chatsubo. Les feuilles de tencha restent alors maturer pendant six mois à l’abri de la chaleur de l’été, développant une profondeur et une rondeur caractéristiques, avant d’être sorties en novembre. Ainsi, la période de l’année où le tencha est le plus frais et à l’apogée de son potentiel gustatif est en novembre, d’où le fait que ce mois soit synonyme de la nouvelle année du thé. 


Octobre, le mois de Nagori

Si l’on s’en tient à cette logique, octobre est donc, pour les maîtres de thé, le dernier mois de l’année. On l’appelle en japonais le mois de Nagori. Ce terme évoque la nostalgie de l’année passée et un sentiment de regret de voir la saison s’achever et nous quitter. Au cours de ce mois, on boit les restes du thé de l’an dernier, qui ont diminué au fil du temps et on utilise les ustensiles abîmés, marqués par leur utilisation tout au long de l’année.


Jusan'ya, la deuxième lune d’automne

Au cours du mois de Nagori, on célèbre aussi Jusan’ya, littéralement “la treizième nuit” en référence au treizième jour du 9ème mois du calendrier lunaire. Si Jugoya, “la quinzième nuit” est particulièrement connue parce que l’on y célèbre la fête de la contemplation de la lune Tsukimi (voir notre article sur Tsukimi), Jusan’ya, qui a lieu environ un mois plus tard, est souvent moins bien connue en France. Pourtant, elle n’en reste pas moins célébrée au Japon. La lune que l’on admire cette nuit-là s’appelle la lune de Nagori.

L’origine de cette fête remonte à l’époque de Heian et plus précisément à l’an 891, alors que la coutume de contemplation de la pleine lune Tsukimi, venue de Chine, existait déjà. Cette année-là, un empereur japonais nommé Uda aurait déclaré le soir de la treizième nuit que la lune était particulièrement belle, donnant naissance à cette pratique proprement japonaise de lever les yeux vers le ciel cette nuit-là aussi. 

A l’époque de Heian, la philosophie du wabi-sabi, qui consiste à voir la beauté dans les choses imparfaites, était particulièrement importante au sein de l’aristocratie japonaise. La lune de la treizième nuit, qui contrairement à celle de la quinzième nuit, n’est pas tout à fait pleine, était donc naturellement très appréciée. 

Cette année, la nuit de Jusan’ya aura lieu le 23 octobre. 


L’entrée dans la nouvelle année : robiraki et kuchikiri

La fin du mois d'octobre et le début du mois de novembre sont marqués par une période de grand ménage afin de préparer la nouvelle année qui arrive. Pour accompagner ce renouveau, on range, on nettoie, on change les tatamis et on prend soin de l’entretien de ses ustensiles (voir notre article de blog sur le nettoyage et l’entretien des accessoires à thé). 

Traditionnellement, il y a deux systèmes pour chauffer l’eau qui sert à préparer le thé. De mai à octobre, l’eau chauffe sur un brasero, en japonais furo, posé directement sur le tatami. On peut facilement le déplacer et on le pose généralement loin des invités pour éviter qu’ils n’aient trop chaud pendant la saison estivale. En novembre, on ouvre le tatami pour y déposer un foyer, en japonais ro. Celui-ci est situé plus proche des invités pour leur permettre de ressentir davantage de chaleur en hiver. La pratique d’installer le ro s’appelle le robiraki et marque le début de l’hiver et de la nouvelle année. 

Pour accompagner ce changement important, on invite de nombreux convives pour une grande cérémonie et on ouvre les chatsubo (boîtes à thé en forme de jarre) scellées 6 mois plus tôt, qui contiennent les feuilles de tencha maturées. Cette pratique s’appelle le kuchikiri. Le matcha est moulu le jour-même, puis préparé pour les invités. On sert d’abord un koicha, matcha très épais et consacré aux occasions, suivi d’un usucha, matcha léger et mousseux. Il s’agit de l’un des événements les plus solennels et importants de l’année. 

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