Nous avons eu la joie de partager le senchadō (cérémonie du thé en feuilles) avec vous aux côtés de Maître Okada : samedi 19 septembre à la Maison de la culture du Japon, puis mardi 22 septembre, lors d'une cérémonie dans un décor de Tsukimi (fête de la contemplation de la lune d'automne), accompagnée pour la première fois d'un cha-kaiseki (repas léger et de saison). Beaucoup d'entre vous nous ont demandé d'où venait cette pratique du thé, plus libre et plus conviviale que la cérémonie du matcha : le senchado. Pour y répondre, il faut remonter le temps, et vous raconter un ancien moine un peu particulier : Baisaō.
Un thé venu de Chine, d'abord réservé à quelques-uns
Avant d'évoquer Baisaō nous devons contextualiser l'origine du thé japonais, ainsi que la place qu'elle occupait dans la société japonaise. Le thé arrive au Japon au début du IXe siècle avec des moines partis étudier en Chine. En 815, les chroniques rapportent que le moine Eichū en sert à l'empereur Saga. Il s'agit alors d'un thé compressé en briques (Dancha), qu'on râpe puis fait bouillir. Boisson rare, elle reste l'affaire de la cour et des grands temples.
À la fin du XIIe siècle, le moine Eisai rapporte de Chine des graines de théier et une nouvelle méthode : le thé réduit en poudre et fouetté, l'ancêtre de notre matcha. Dans son traité Kissa yōjōki, « Boire le thé pour prendre soin de sa vie », il le présente comme un remède capable de fortifier le corps et de prolonger l'existence. On raconte même qu'il en offrit au shōgun (chef militaire qui gouvernait le pays au nom de l'empereur) Minamoto no Sanetomo pour soulager un lendemain de fête un peu trop arrosée. Dans les monastères zen (branche du bouddhisme centrée sur la méditation), le thé aide les moines à rester éveillés pendant la méditation.
Le matcha, une voie de guerriers et de seigneurs
Aux XIVe et XVe siècles, le thé gagne l'élite guerrière. Les samouraïs organisent des concours de dégustation où l'on devine l'origine des thés, souvent en pariant, et s'entourent de précieux objets venus de Chine.
Puis viennent Murata Jukō, Takeno Jōō et surtout Sen no Rikyū, qui font du thé une discipline de sobriété et de présence : le wabi-cha (« thé de la simplicité », qui trouve la beauté dans le dépouillement). Paradoxalement, cette esthétique devient aussi un instrument de pouvoir. Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi, les seigneurs qui unifient alors le Japon, reçoivent leurs alliés autour d'un bol de thé, et les ustensiles célèbres s'échangent comme des trésors.
À l'époque Edo (1603-1868), la cérémonie du matcha se fige en écoles héréditaires, dirigées par un grand maître. Elle devient la culture officielle de la classe guerrière, avec ses règles, ses diplômes et ses objets hors de prix. Le peuple, lui, boit surtout du bancha (thé du quotidien, fait de feuilles plus grossières).
Baisaō, le moine qui choisit d'être un homme simple
C'est dans ce contexte qu'apparaît notre personnage. Né en 1675 dans la province de Hizen, l'actuelle préfecture de Saga, il entre enfant dans un temple de l'école zen Ōbaku sous le nom religieux de Gekkai Genshō. Cette école, fondée au Japon par le moine chinois Ingen, a apporté les usages de la Chine des Ming (dynastie qui régna sur la Chine de 1368 à 1644), dont une manière nouvelle de boire le thé : non plus en poudre fouettée, mais en feuilles infusées dans une petite théière.
Au fil de longues années de formation, il devient un moine accompli et respecté, à qui une place en vue dans la hiérarchie religieuse semblait promise. Mais il observe avec un regard critique le clergé de son temps, trop souvent riche et dépendant des faveurs des puissants. Vers 1735, à soixante ans, il fait un choix étonnant : laisser derrière lui son rang pour suivre sa propre voie, et gagner sa vie par un travail modeste. Vendre du thé.
Il ouvre à Kyoto, près de la rivière Kamo, une petite échoppe, puis prend la route. Ses ustensiles rangés dans des paniers suspendus à une perche, il installe son brasero là où la saison est la plus belle : sous les érables du Tōfuku-ji (grand temple zen de Kyoto), sous les cerisiers, au bord de l'eau. Les habitants de Kyoto le surnomment alors Baisaō, « le vieil homme qui vend le thé ». Il adopte volontiers ce nom, qui dit tout de son choix : il n'est plus un dignitaire, simplement un homme qui sert le thé.
Il ne fixe aucun prix. Chacun glisse ce qu'il veut dans un tube de bambou, et l'on peut même boire gratuitement. Autour de lui se retrouvent passants, moines, poètes et peintres. Pas de place assignée selon le rang, pas de gestes imposés : le thé devient l'occasion d'une conversation libre, souvent tournée vers la poésie et le zen.
Vers 1742, il renonce définitivement à l'état monastique et prend le nom laïc de Kō Yūgai. Il continue de servir le thé pendant encore une dizaine d'années.
Le feu plutôt que la vanité
En 1755, à quatre-vingts ans passés, sentant l'âge venir, Baisaō décide de fermer sa boutique. Il accomplit alors un geste qui a marqué les esprits : il brûle lui-même ses ustensiles à thé, ceux qui l'avaient accompagné pendant tant d'années sur les routes de Kyoto. Dans un court texte écrit pour l'occasion, il leur dit adieu.
Après sa mort, ces objets auraient pu finir entre les mains de personnes qui n'en comprendraient pas l'esprit, être exhibés comme des reliques ou revendus à prix d'or. Or c'est précisément ce qu'il reprochait au monde du matcha de son époque, où l'on collectionnait les ustensiles célèbres pour leur valeur et leur prestige plus que pour le thé lui-même. Plutôt que de les voir devenir des objets de vanité, il préfère les rendre au feu.
Ce geste résume toute sa voie : le thé ne tient pas à la richesse des objets, mais à la rencontre et au moment partagé. Seuls quelques ustensiles, confiés auparavant à des amis, ont été conservés. Baisaō s'éteint en 1763, à 88 ans. Peu avant sa mort, ses amis publient ses poèmes, les Stances du vieux marchand de thé.
Un thé de lettrés et d'artistes
Grâce à Baisaō, le thé en feuilles devient la boisson des lettrés de Kyoto, ces esprits cultivés qui peignent, calligraphient et composent des poèmes entre amis. Au même moment, en 1738, Nagatani Sōen met au point à Uji le procédé du sencha moderne : des feuilles étuvées, roulées et séchées, qui donnent une infusion verte et parfumée. Entre le matcha coûteux et le bancha du quotidien, un nouveau thé est né.
Itō Jakuchū, le peintre qui suivit lui aussi sa voie
Parmi les amis de Baisaō figure l'un des plus grands peintres japonais : Itō Jakuchū (1716-1800). Fils aîné d'un grossiste en légumes du marché Nishiki, à Kyoto, il hérite très jeune de l'entreprise familiale. Mais sa passion est ailleurs. En 1755, à quarante ans, il confie l'affaire à son frère pour se consacrer entièrement à la peinture. On peut penser que l'exemple de Baisaō, qui avait lui-même tout quitté pour vivre selon ses convictions, a compté dans cette décision.
Son nom d'artiste serait lui aussi lié au thé. Maître Okada nous a raconté que les caractères « Jakuchū » (若冲) étaient inscrits sur le mizusashi (récipient à eau fraîche) de Baisaō. Ils viennent d'une phrase de Laozi (sage chinois, fondateur du taoïsme) : « la grande plénitude semble vide, mais son usage est inépuisable », une richesse qui ne s'affiche pas. Ce nom lui aurait été donné par leur ami commun, le moine poète Daiten, biographe de Baisaō. On aime imaginer que l'idée est née autour d'une tasse de thé, entre ces trois amis : exactement le genre de rencontre libre que Baisaō voulait offrir.
Jakuchū a peint plusieurs portraits du vieil homme (dont celui de la miniature de cet article fait partie), ses paniers à thé sur l'épaule. En retour, Baisaō lui rendit hommage par une calligraphie dont on peut traduire le sens ainsi : « l'habileté de ce pinceau vivant atteint le divin ».
Célèbre de son vivant pour ses coqs, ses fleurs et ses animaux d'une précision éblouissante, Jakuchū a peint notamment une grande série de trente rouleaux, le Dōshoku sai-e, « Le monde coloré des êtres vivants », qu'il offrit au temple Shōkoku-ji, à Kyoto. En 1889, le temple en fit don à la famille impériale, et la série a été désignée Trésor national en 2021. Un temps un peu oublié, Jakuchū compte aujourd'hui parmi les peintres japonais les plus admirés, au Japon comme à l'étranger.

Un héritage bien vivant
Après Baisaō, d'autres entretiennent son esprit : l'écrivain Ueda Akinari, auteur des Contes de pluie et de lune, défend le sencha dans ses écrits, et le potier Aoki Mokubei façonne théières et braseros pour cette pratique. Au XIXe siècle, le sencha s'organise à son tour en écoles : c'est le senchadō que nous pratiquons aujourd'hui. Au Manpuku-ji (temple principal de l'école Ōbaku) d'Uji, un pavillon honore toujours la mémoire de Baisaō.
Une tasse, une rencontre
Lorsque Maître Okada verse le sencha dans de petites tasses, c'est un peu de cet héritage qui se transmet : l'attention portée à la feuille, à la saison, et surtout le plaisir d'une rencontre simple autour du thé.
Si vous n'avez pas pu nous rejoindre cette fois-ci, la cérémonie de senchadō sera de retour fin mai 2027. D'ici là, nous vous invitons à retrouver cet esprit chez vous, avec un sencha infusé tranquillement et partagé avec ceux que vous aimez.
Nous vous remercions pour votre lecture.